Après l'épuisement, une porte
Tung-Hui Hu

1. La chambre à coucher est­-elle une usine ?

Un changement subtil dans notre perception de l'oisiveté s'est peut-­être opéré, largement inaperçu, lorsque Twitch et Kick ont commencé à accueillir une nouvelle catégorie de streaming : « I’m only sleeping ». Auparavant, ces plateformes bannissaient les streamer qui s'absentaient trop longtemps de leur clavier, considérant cela comme du « contenu inactif » ou du « contenu sans surveillance ». Mais pendant la pandémie, le streaming de sommeil est devenu une source de revenus lucrative pour certains. Les streamer les plus actifs peuvent gagner jusqu'à dix ou quinze mille dollars en une seule nuit, comprenant les revenus de leurs abonnements à leur compte OnlyFans. Un chiffre dont la plupart des autres streamer ne peuvent que rêver.

À première vue, le sommeil est l'un des rares refuges qui subsistent après la journée de travail : Jonathan Crary expose cette idée dans 24/7, décrivant le sommeil comme le « seul rempart... que le capitalisme ne peut éliminer ». Mais le sommeil et les rêves sont de plus en plus considérés comme l’endroit du travail. Outre les streamers qui partagent leurs rêves ou leurs cauchemars avec leur public dès leur réveil, des start­ups technologiques étudient comment rendre les rêves plus productifs. Le Dream Lab du MIT, par exemple, a développé un appareil appelé Dormio pour « optimiser le rêve ». Comme ils le mentionnent : « rêver, c'est simplement penser la nuit », et ils souhaiteraient faire du sommeil un prolongement productif de la journée. Utilisant des signaux audio pour inciter les utilisateurs à rêver de sujets spécifiques, puis les réveillant en plein sommeil hypnagogique, Dormio est conçu pour stimuler la créativité des ingénieurs et des créatifs. Bien sûr, il existe un lien étroit et ancien entre le sommeil et le travail. Comme l'exprimaient les ouvriers du XIXe siècle dans La Nuit des Prolétaires de Jacques Rancière, le sommeil était nécessaire pour rendre le travail du lendemain productif. La nuit, pensaient­-ils, « appartient à ceux qui ordonnent les travaux du jour ». Refusant cette injonction, ils veillaient tard pour se livrer à des formes de créativité et de critique sociale jugées « improductives ».

Si cette logique de productivité du sommeil est historique, quelles nouvelles formes de cette logique pouvons-nous observer chez les « streamer-dormeurs » ? Ou, comme me l’a demandé l’artiste Paul Heintz : la chambre est­ elle une nouvelle usine, et si oui, à quoi ressemble la résistance à cette pratique ? Nous étions dans son atelier pour discuter de sa nouvelle œuvre et installation, Sleep Work. Celle-­ci suit le quotidien de plusieurs « streamer-dormeurs », dont Stephen, un ancien combattant de l’Oregon souffrant de stress post­-traumatique ; Andrew, originaire du New Jersey, qui souhaite promouvoir son entreprise de chaussures de sport ; et Dottea, du Kansas, qui souffre de dépression et qui, par conséquent, se dit : « si je dois passer tout mon temps au lit, autant essayer d’en tirer profit. » Mais ce travail a aussi son côté sombre. Si le streaming de sommeil est devenu une forme de divertissement, Dottea le compare à un « jeu télévisé : vous êtes un candidat sur scène et il y a un prix incroyable à la clé. Mais le public se moque de vous. » Si la plupart des stream de sommeil sont passifs, générant des revenus publicitaires pendant le sommeil et offrant un espace de détente et de discussion pour les fans, certains gagnent de l'argent en proposant à leur public de payer pour être réveillé par des bruits insupportables, des vidéos, voire des chocs électriques.

Le titre de Sleep Work évoque le fantasme contemporain de gagner littéralement de l'argent en dormant. La citation de Warren Bufett – « Si vous ne trouvez pas un moyen de gagner de l'argent pendant votre sommeil, vous travaillerez jusqu'à votre mort » – a popularisé une idée qui semble avoir prévalu au moins depuis les années 1960, époque où les publicités pour les terrains, les machines agricoles et autres investissements douteux dominaient la presse populaire. (La capacité perverse de l'usure à multiplier l'argent indéfiniment, même pendant le sommeil du prêteur, pourrait s'inscrire dans cette préhistoire.) Face à la raréfaction croissante des opportunités de création de richesse par l'emploi traditionnel, l'aspect « argent facile » du capitalisme numérique à l'américaine a connu un essor considérable. Stephen mentionne l'investissement des abonnements dans le Bitcoin et dans des actions de sociétés controversées comme Gamestop et AMC. Mais on pourrait aussi envisager le dropshipping sur Amazon, les revenus tirés des distributeurs automatiques et la vente de livres écrits par intelligence artificielle générative. Le streaming de sommeil est censé générer des revenus faciles : si les streamer investissent souvent à décorer leur chambre ou engagent des modérateurs en direct, le travail ne devrait quasiment plus être nécessaire une fois la diffusion lancée, du moins en théorie. Tous ces « trucs » lucratifs, au sens où l’entend Sianne Ngai – des installations élaborées qui semblent économiser du travail, tout en créant de nouvelles formes de travail superflues – témoignent de l’angoisse de ne plus avoir de véritable travail à accomplir. Ils enferment les individus dans une oscillation paradoxale entre esprit d’entreprise et passivité, suggérant que le streaming de sommeil n’est en réalité qu’une projection fantasmée du futur du travail effectué par des machines ou d’autres agents automatisés.

Ce fantasme est souvent régressif ; nos seigneurs techno­-féodaux l’utilisent pour justifier le remplacement du travail humain par des agents IA. Ils promettent que cela libérera du temps pour que les gens puissent se consacrer à la créativité et aux loisirs (autrement dit, à la consommation), une promesse qu’Aaron Bastani qualifie de « communisme de luxe entièrement automatisé ». Mais le streaming de sommeil porte aussi en germe un avenir où le travail n’est plus au centre, un avenir où le changement politique est dissocié de la lutte pour l’emploi. Prenons l’exemple de deux des protagonistes de Heintz qui sont en situation de handicap et ne peuvent donc pas occuper d’emplois conventionnels. Comme le souligne Neta Alexander, se concentrer uniquement sur les formes fortes de résistance, telles que les grèves d’usine, revient à ignorer les personnes qui ne peuvent pas y participer. Pour reprendre l’une des épigraphes du livre d’Alexander, Interface Frictions : How Digital Debility Reshapes Our Bodies (extrait de la « Théorie de la femme malade » de Johanna Hedva), à quoi bon « jeter une brique à travers la vitrine d’une banque si l’on est incapable de sortir de son lit » ?

Alexander cite l'exemple des communautés de personnes handicapées, où certains travaillent pour permettre à d'autres de se reposer, comme illustration de la manière dont les pratiques liées au handicap peuvent « adapter l'environnement domestique au corps blessé au lieu de leur imposer de se guérir ». Cette dernière expression, « imposer de se guérir », suggère les manières violentes dont la notion de santé peut être utilisée contre les travailleurs, mais aussi la possibilité de repenser l'environnement de travail pour qu'il ne s'agisse pas d'un jeu à somme nulle. Comme le rappelle Alexander, « le temps du handicap nous apprend que le décalage peut parfois s'avérer crucial pour la créativité, la guérison et de nouvelles perspectives sur le monde ». Même si la plupart des individus s'efforcent, par nécessité, de se conformer aux exigences physiques du capitalisme, ils peuvent néanmoins trouver un espace pour le décalage. Dormir en tant que travail est une sorte d'astuce qui libère du temps dans la journée pour rêver ou s'évader en interrompant le rythme normatif travail­-sommeil-­travail. Mais en transformant le rêve en contenu, cette pratique reconnaît aussi que presque tout dans notre monde (même le répit) est soumis aux exigences du capital.

Alors que Heintz m'a parlé d'une autre astuce – certains internautes remplacent parfois le stream en direct par une vidéo enregistrée d'eux-­mêmes endormis –, je m'intéressais davantage à la façon dont le rêve et la nuit peuvent être dissociés. Comme Stephen l'explique face caméra : « Le cannabis empêche de rêver, donc je ne rêve pas beaucoup. » Ne pas rêver peut être un soulagement. Stephen décrit des rêves sombres et violents liés à son déploiement en Irak, à la manière d'autres vétérans qui ont recours à des somnifères et des compléments alimentaires pour éviter une insomnie invalidante. De fait, tous les streamer interrogés par Heintz fument du cannabis ; beaucoup en ont besoin pour s'endormir et pouvoir continuer à streamer.

L'expérience de Stephen avec le cannabis fait écho à celle des employés des entrepôts Amazon, qui y ont
souvent recours pour gérer leur épuisement, ainsi que leur anxiété et leur stress liés à l'incapacité à atteindre le rythme de travail requis. (Amazon ne pratique plus de tests de dépistage du cannabis et est considéré comme l'un des lieux de travail les plus tolérants envers cette substance.) Heureux de ne plus être hantés par des cauchemars, les consommateurs de cannabis évoquent parfois l'angoisse terrifiante qui accompagne le retour des rêves. Le contraste entre cette classe productive, créative et entreprenante, qui exploite ses rêves, et les dormeurs pauvres, au sens propre comme au figuré, apparaît alors évident. Ces derniers ne voient absolument rien dans leurs rêves.

Lors d'une discussion publique à AIR 2025 à propos du film On Blue de Apichatpong Weerasethakul et Rafiq Bhatia (2022), l'artiste P. Staf et le psychanalyste Jamieson Webster ont commenté la représentation d'un insomniaque parvenant enfin à dormir. Staf s'est demandé s'il existait une « productivité du rêve » qui s'oppose à la conception courante du rêve comme un « tri de documents, comme si l'on... faisait le tri dans un dossier de téléchargements inutiles ». La métaphore du travail de Staf est d'une pertinence remarquable et mérite d'être approfondie. Nombre des rêves que les streamer racontent dans Sleep Work sont liés à leur activité : l'un rêve qu'il essaie de filmer des chats en direct avec son téléphone, tandis qu'un autre rêve qu'il est toujours en direct et qu'il continue de se streamer pour 100 dollars. Si les rêves sont une manière de travailler sur soi, que ce soit par l'analyse ou la réactivation de ses souvenirs, refuser de rêver est aussi une manière de faire le choix de refuser soi-même, en s'abandonnant à la léthargie. Tandis que les travailleurs de Rancière cherchaient à « reconquérir le temps qui leur était volé… à gagner sur le repos nocturne du temps pour discuter, écrire, composer des vers ou élaborer de la philosophie  », le but du « streaming de sommeil » est au contraire de refuser l'éveil auquel aspirent généralement les philosophes et d'oublier les liens temporels entre sommeil et travail plutôt que de les renforcer. En montrant à quel point le rêve peut être enchaîné au capitalisme numérique, les adeptes du streaming manifestent leur désaccord avec ce système de travail. Refuser de voir le monde, aussi pessimiste que cela puisse paraître, est une autre façon de le percevoir différemment ; les deux rejettent l'inéluctabilité du présent.

2. Dormir avec d'autres

Il est difficile de résister à la tentation de comparer le travail du sommeil à d'autres activités nocturnes effectuées dans la chambre à coucher. Il est indéniable que la mise en scène de la chambre des streameur présente une ressemblance vague et générique avec le camming et le travail du sexe. De nombreux streameur populaires, comme Amouranth, brouillent la frontière entre contenu soporifique et contenu sexualisé, notamment en se montrant en direct depuis un jacuzzi en maillot de bain. En incarnant le fantasme de la Belle au bois dormant, elles rejouent peut-être le glissement entre le sommeil et le sexe que Matthew Fuller résume ainsi (à travers le mythe d'Endymion) : « Puisque tu es allongée, autant faire l'amour. »

Mais si nous réduisons immédiatement l’euphémisme « coucher avec » quelqu’un à une relation sexuelle, nous
passons à côté de quelque chose concernant le sommeil lui-même, à savoir son pouvoir de percevoir et de
ressentir, comme le dit José Muñoz, « des modes d’être au monde qui pourraient être moins connaissables que le sexe ». Ainsi, considérer le streaming de sommeil comme du travail du sexe, c'est passer à côté d'un aspect fondamental de la manière dont les adeptes de ce type de pratique proposent d'autres modes d'être. Il en va de même, réciproquement, pour la sexualité elle-même. Nous pensons envisageons la sexualité comme quelque chose qu’on cache – y a-t-il eu rapport sexuel ? pas ? – mais historiquement, les actes sexuels se sont inscrits dans un continuum, avec différentes gradations déterminées par le droit canonique et d'autres coutumes. Le sommeil et la sexualité s'influencaient mutuellement de manière complexe. Avant l'avènement de la lumière artificielle, il était courant de se réveiller au milieu de la nuit, souvent pour avoir des relations sexuelles ; il était également courant de dormir en communauté avec des amis, des voyageurs ou des inconnus, presque toujours sans relations sexuelles. Au début de l'époque moderne, on craignait que le sexe ne soit immoral car il serait susceptible de perturber le bon sommeil ; de même, l'une des causes de la « récession sexuelle » actuelle est le manque de sommeil dû au stress ou à la précarité. En résumé : peut-être que lorsque nous parlons de sexualité, nous devrions aussi parler de sommeil.

Un stream de sommeil place le spectateur quelque part dans cet univers étendu, entre somnolence, sexualité, amitié avec un inconnu et bienveillance. À l'instar de l'ASMR, de nombreux spectateurs utilisent ces flux pour s'endormir. Ils favorisent un sentiment de sommeil partagé, où le streamer est à l'origine du rassemblement ; c'est l'un des rares espaces où les conversations en direct sont possibles sur les réseaux sociaux modernes. Il en résulte une forme de connexion singulière avec autrui. Au début ce sentiment peut sembler totalement inconscient, mais les streamer décrivent souvent se réveiller plusieurs fois par nuit, apercevoir leur écran diffusant leur propre flux, puis se rendormir. L'image s'imprime dans leur mémoire par intermittence, dans ces moments de semi­-éveil.

Les expériences de stream de sommeil ont débuté dès que la technologie l'a permis : Telematic Dreaming (1992) de Paul Sermon, par exemple, était une œuvre d'art médiatique où deux lits situés à des endroits différents étaient reliés par vidéo via une liaison ISDN, l'un des utilisateurs étant projeté sur le lit de l'autre dans une pièce obscure. Bien que cette œuvre ait été conçue pour explorer le potentiel de l'interaction – « toucher avec les yeux comme on touche avec les mains » –, elle suggère néanmoins une autre forme de proximité, possible lorsque le corps est allongé et au repos (plutôt que lors d'une réunion Zoom par exemple). Mais la comparaison la plus pertinente est peut-­être SLEEPCINEMAHOTEL (2018) de Weerasethakul, une installation conçue pour permettre au visiteur de s'endormir à l'intérieur d'une bobine de film continue, aux côtés d'autres clients de « l'hôtel ». Comme l'écrit Jean Ma, ses images en mouvement ne constituent pas un texte parfait à étudier et à analyser comme un bon critique, mais une expérience à vivre dans la pénombre de la projection. Cette oscillation entre attention et inattention, ainsi que la vulnérabilité liée au sommeil partagé, fragilisent notre sentiment d'autonomie individuelle. Jean Ma soutient que c'est une bonne chose : cela ouvre potentiellement de nouvelles perspectives sur la relation à autrui. Si l'épuisement est généralement considéré comme une caractéristique individuelle, ces images révèlent un épuisement plus sauvage et moins connu que nous ne l'imaginons habituellement, car il s'agit d'un état partagé.

Comme il est rare de dormir en public avec d'autres personnes ! Le sommeil est devenu une affaire privée en Occident, à quelques exceptions près : dormir dans les aéroports, dans les rues et sur les bancs des parcs ; dormir au cinéma, lieu souvent utilisé à la fois pour se détendre et pour que les amoureux s'y retrouvent (d'où son association passée avec des comportements licencieux) ; dormir dans les bibliothèques, où cela reste encore majoritairement le domaine des personnes racialisées ou socialement exclues. Voyez, par exemple, le mème des « Asiatiques endormis » ; Danielle Wong écrit que les « Asiatiques dormant à la bibliothèque universitaire » sont perçus comme « trop intelligents », étant donné la proximité entre leur travail et leur sommeil. Nous sommes mal à l’aise lorsque le travail et sommeil se chevauche trop  ; il n’est donc pas étonnant que nous nous empressions d’établir un lien avec le sexe pour comprendre les streamer.

Le sommeil résulte aussi d'une baisse d'attention, d'un désintérêt, bref, de l'ennui. Comme l'a écrit Plan C avec véhémence, l'ennui était le prix à payer par les travailleurs du milieu du XXe siècle pour la sécurité de l'emploi. Bien que la précarité ait bouleversé ce pacte tacite, être qualifié de « quelqu’un qui s’ennuie vite » reste une insulte cinglante. Il y a donc quelque chose de condescendant dans la façon dont la culture dépeint la classe ouvrière, à la fois facilement divertie par des distractions futiles pour tenter de vaincre l'« ennui » au travail, et ennuyée par la culture savante (par exemple, en s'endormant au cinéma). Mais si l'« intérêt » et l'attention sont la manière d'affirmer son autonomie (voire son statut social), le visionnage en continu du sommeil peut-il nous mener ailleurs ?

Le streaming de sommeil, malgré sa nouveauté et son côté excitant, ou peut-être à cause de cela, finit par lasser. C'est tout au plus un contenu pour adultes ; cela dure toute une nuit ; c'est censé vous endormir. C'est produit pour devenir du « contenu », et cela illustre la logique du contenu : le contenu est toujours, après un certain temps, ennuyeux, car il est infiniment remplaçable par autre chose – par exemple, par une nouvelle série télévisée qui remplace l'ancienne lorsque les droits de diffusion de cette dernière changent. Cela est vrai même pour des genres comme le camming qui devraient exciter et stimuler. Caleb Murray-­Bozeman a écrit à propos d'un stream en direct d'un plan à trois où il n'y a pas beaucoup de rapports sexuels ; les participants interagissent avec le chat, quittent l'écran, et quelque fois la diffusion se fige. Ce qu'il considère comme une rupture avec les formes antérieures de pornographie en ligne, ce stream en direct montre que désormais, la pornographie en ligne « connote à la fois la recherche d'une gratification instantanée et le report perpétuel de cette gratification... Elle perpétue la frustration qu'elle promet de soulager. »

Les streamer de sommeil ne promettent pas la même gratification, mais ils intègrent l'ennui et la procrastination à leur contenu. Ils poussent à l'extrême le concept de « plan à trois en direct » de Murray­-Bozeman : on y passe son temps à dormir et à discuter, sans sexe (pas explicitement, certes, mais l'atmosphère est souvent empreinte de sexualité, offrant la dimension sociale du sexe sans l'acte lui-même). Pourtant, pour les personnes surmenées, et notamment pour les cadres qui dépensent des sommes importantes dans des applications de sommeil censées les endormir, l'ennui est devenu une caractéristique de la vie en ligne, et non un simple bug. La structure même du contenu – consommer sans vraiment regarder – devient un genre auquel on peut s'abonner. Les stream en direct sur Twitch de jeux de tir violents à la première personne sont souvent si virtuoses, répétitifs et hypnotiques qu'elles deviennent « apaisantes, offrant juste assez de stimulation pour vous distraire de ce qui vous empêche de dormir, sans pour autant vous empêcher de somnoler ». À l'instar des moments de détente, voire d'endormissement, devant la télévision en fin de journée, les diffusions en direct sont devenues des somnifères. Autrement dit, l'ennui n'est plus la conséquence d'un contenu ennuyeux. L'ennui, ce « désir de désirs » (selon Tolstoï), est désormais l'expression suprême du contenu.

L'une des affirmations les plus controversées de l'étude de Rancière est que, pour accéder à d'autres mondes d'expérience, il faut d'abord laisser s'estomper le monde « réel » (c’est-à-dire le train­train quotidien du travail et du sommeil), afin que « ces autres mondes, censés anesthésier les souffrances des travailleurs, puissent en
réalité aiguiser leur conscience et révéler un être voué à autre chose qu'à l'exploitation ». Rancière défend ici des passe­temps et des explorations qui pourraient passer pour des « anesthésiants », comme la poésie sentimentale, qui sonne un peu trop comme une caricature de l'écriture intellectuelle ou bourgeoise. Mais si l'art, en apparence « anesthésiant », est une autre façon de redistribuer le sen, pourrait-on étendre sa valeur esthétique à des objets que nous qualifions habituellement destiné à l’évasion, voire à des contenus ?

C’est pourquoi le dispositif de Paul Heintz, qui consiste à demander à ses participants de lire à voix haute des extraits de leurs journaux de rêves respectifs, est si frappant : « Je suis sur un bateau ; je comprends que c’est un bateau pirate et ça me plaît. C’est un immense paquebot, avec des voiles solaires. » Plus important que l’analyse de ces rêves est de remarquer la façon dont les images des rêves de chaque participants riment entre elles. Elles sont à la fois sociales et vernaculaires, influencées par la science et le genre. Loin d’atteindre la poésie et l’étude intellectuelle de Rancière, elles ne parviennent pas non plus à révéler un moi plus authentique, occulté par le travail. Au lieu de cela, le film de Heintz révèle ce qui se passe lors d'un sommeil collectif avec des inconnus. Il met en scène un mode d'être qui, en principe, devrait être individuel – le rêve – mais qui aboutit à une spéculation collective sur ce à quoi ressemblerait la fin du monde. Il en présenterait comme une forme générique qui est à la fois singulière et étrange – nous avons tous déjà entendu parler ou vu quelque chose qui impliquerait une fuite d'un monde condamné à bord d'un vaisseau spatial –. Elle dépasse les limites du contenu et n'est que partiellement assimilable par celui-ci.

Quand tout ce que nous pouvons faire, c'est spéculer – quand nous vivons au sein de la science-fiction et de ses scénarios, et quand la technologie actuelle repose presque entièrement sur une mauvaise interprétation, par les technocapitalistes, de la science-fiction dystopique –, ces rêves d'évasion spatiale deviennent à la fois banals et émouvants. Plutôt que les fusées de Musk ou de Bezos quittant la planète qu'ils ont eux-mêmes dévastée, ces rêves suggèrent que la spéculation elle-même est épuisée. Je ne veux pas dire qu'imaginer des mondes radicalement nouveaux est inutile. Au contraire, la spéculation a été récupérée, si bien que nous nous retrouvons acculés, contraints de vivre dans un futur qui nous détourne du présent. À l'heure où le slogan « un autre monde est possible » sonne de plus en plus creux (pour reprendre les termes du livre de Sara Marcus sur la désillusion politique), comment qualifier ces images nocturnes et oniriques du streaming de sommeil ?

Pour moi, ces phénomènes révèlent l'épuisement de la communication : comment parler quand les mots nous manquent ? Que ressentir, malgré l'épuisement et l'engourdissement ? Surtout, si l'ennui se résume désormais à une attente interminable du prochain contenu qui viendra le soulager tout en le prolongeant, quelles autres temporalités existent au-delà des cycles de viralité et de diffusion de l'ennui ? L'ironie de l'ennui aujourd'hui réside dans le fait que son inépuisabilité est l'un de ses principaux atouts. Que signifierait percevoir le monde comme épuisé, « hors du temps » ?


3. Après la fin du monde

Sleep Work n'est pas qu'un film nocturne et le monde extérieur y apparaît régulièrement. On y voit une
scène post­apocalyptique où Stephen utilise un détecteur de métaux sur une plage ; Dottea donne des friandises aux chiens du voisin ; la film se termine sur un plan d'Andrew déposant un colis à l'expédition, éclairé à la faible lumière de son téléphone portable. Ces actions ordinaires contrastent fortement avec l'existence confinée, nocturne et connectée à laquelle on s'attend initialement. Elles pourraient suggérer que, comme pour les travailleurs de nuit, le véritable « temps libre » des streamer lorsqu'ils sont « pleinement présents à eux-mêmes » (Humphrey Jennings), se situe non pas la nuit, mais le jour. Pourtant, j'interprète ces moments différemment. Un plan de Dottea nourrissant des chiens à l'extérieur est filmé par sa propre webcam, ce qui suggère que le monde extérieur fait également partie de la performance.

On pourrait croire qu'entendre parler des rêves des streamers crée une forme d'intimité avec eux, mais Heintz explore une autre voie. À travers leurs rêves, leurs confessions et leurs corps endormis, nous ne savons que très peu de choses sur eux. Il ne dévoile pas leur véritable nature, mais nous montre plutôt que le sommeil est un monde « moins connaissable », même pour eux-mêmes.

Au lieu de cela, les streamer se réveillent chaque matin dans un décor étranger: une décharge, une planète digne du film Dune, où un téléphone portable cassé vibre au rythme du rêve d’un bateau pirate. Andrew conclut le film par un commentaire désabusé : « Pour échapper à la réalité, je me connecte au stream... J’espère seulement que le futur sera mieux, mais ce n’est pas la réalité. » Il y a quelque chose de déprimant dans ces ouvertures illusoires, comme lorsqu'un rêve raconté à voix haute à un ami ou à un inconnu est toujours moins impressionnant sur le moment – voire un peu ennuyeux –. À la lumière du jour, son éclat s'estompe. Quelque chose a tourné au vinaigre.

J'ai réfléchi à cette amertume comme un après-coup. Le monde extérieur du stream est structuré de la même manière que le quotidien du travail nocturne des streamer : attendre de trouver du métal enfoui, perdu ou jeté ; démarcher des entreprises. Rien de pire, mais guère mieux non plus. Peu de choses ont changé ; on a l'impression que tout se répétera le lendemain. Et pourtant – et c'est là où je veux en venir –, cet « après-coup », cette sensation de gueule de bois au réveil, est précisément l'essentiel. Nous sommes conditionnés à attendre le changement, et pourtant, il est si rare.

Ce que je décris comme une gueule de bois est, à mes yeux, plus intéressant que toutes les possibilités universelles du sommeil lui-même. Je pense que cela tient au fait que, politiquement, nous autres Américains semblons vivre dans un état constant d'« après ». Plus évidemment, il s'agit de l'« après » du rêve du libéralisme, ou de l'organisation de la gauche. Mais cet « après » est aussi cette période indéterminée d'épuisement politique. Bien qu'il soit facile de pointer du doigt des moments et des événements où tout semble avoir basculé (les Covid­19, les élections, etc.), nous sommes dans l'« après » sans toujours savoir exactement après quoi. Le pire est toujours sur le point de se produire, ce qui rend impossible d'évaluer l'ampleur de la crainte ou des dégâts. Nous n'existons que dans ce sentiment de perte permanente auquel se réfère cet « après ». La description que fait Marcus de l'Amérique du XXe siècle comme étant structurée par la « déception politique » — à l'instar du « rêve différé » de Langston Hughes — résonne particulièrement aujourd'hui. Et pourtant, comme elle le soutient, la déception est une manière de préserver un désir de changement.

Je préfère donc me concentrer sur la déception en tant que telle. Je considère le désir frustré de changement (qu'on le vive comme du mécontentement, une gueule de bois, ou simplement l'épuisement de l'attente ou de la répétition incessante des mêmes difficultés) comme une catégorie de pensée à part entière. Plutôt que d'être simplement l'opposé de la satisfaction, cette frustration crée ses propres imaginaires. Roland Barthes, dans son passage sur l'attente dans Fragments d’un discours amoureux, écrit : « L'être que j'attends n'est pas réel... Je le crée et le recrée sans cesse, à partir de ma capacité d'aimer, à partir de mon propre besoin de lui. » Le désir qui illumine l'amant est « libéré » de ce qui est nominalement désiré ; il s'apparente davantage au désir du désir. Plus important encore, nous devrions reformuler la négativité inhérente à la déception pour révéler ce qu'elle peut nous apprendre sur le problème de l'action. Cela ne se traduirait pas par une action immédiate, mais plutôt par une réduction des activités, une décroissance, voire une absence totale d'action : je pense à l'installation Perfect Sleep de Tega Brain et Sam Lavigne (2021), qui affirme avec malice que si nous utilisions leur application de sommeil pour dormir vingt-quatre heures sur vingt-quatre, nous résoudrions enfin la crise climatique.

Nombre de travailleurs sont déjà affranchis du temps normatif. Il est intéressant de voir la manière dont les travailleurs du sommeil et les travailleurs de nuit – comme les employés des centres d'appels nocturnes, tributaires du rythme des appelants – sont décalés, détachés des rythmes de la vie quotidienne, même s'ils s'y adaptent parfois. Ils sont comme figés – ni tout à fait diurnes, ni tout à fait dans leurs horaires – dans un état que les travailleurs de nuit décrivent comme un décalage horaire permanent. Il va sans dire que ce type de travail est épuisant, rendant ceux qui l'exercent trop fatigués pour participer à la journée, oscillant entre des cycles de sommeil et de travail, avec peu de temps pour quoi que ce soit d'autre, y compris pour leur propre famille. Je n'ai aucun moyen de remédier à cette fatigue. Pourtant, je repense à une observation de l’urbanisme AbdouMaliq Simone sur la façon dont les habitants des espaces dits inhabitables du Sud global, comme les favelas, sont en quelque sorte indifférents aux rythmes sociaux de la vie quotidienne :

Si Dieu a véritablement oublié ces lieux, alors peut-être existe-t-il une forme de liberté à ne pas être rappelé par Dieu ni intégré à son analyse. Car dans des environnements où règnent les catastrophes quotidiennes, la seule façon de vivre avec elles est d'atteindre une certaine indifférence, où tout ce qui est susceptible de produire une mort injustifiée ou inutile — alors que chaque mort est nécessaire et donc justifiée — est ignoré.

Dans ces espaces, nombreux sont ceux qui restent indifférents à des termes comme « révolution », même s’ils connaissent trop bien les aspects les plus sombres des projets politiques menés en leur nom. Mais étudier ce que Simone appelle leurs « rythmes d’endurance, ces élans de vie qui transportent les corps d’avant en arrière entre des destinations qui se transforment à chaque approche, à chaque recul », c’est diurne, suggèrent que même si la journée sert encore, en fin de compte, à gagner de l'argent la nuit, même si elle est structurée par des formes sociales de temps, elle n'en demeure pas moins marquée par ses propres rythmes, ses propres inconnues.

J'ai utilisé les stream de sommeil comme métaphore, pour illustrer ce qui peut arriver lorsque nous oublions ou désapprenons nos routines et penser aux personnes qui sont « hors du temps ». Cela inclut celles dont le corps est désynchronisé avec le cycle jour/nuit ou le capitalisme, ainsi que celles dont la position, héritée de la colonialité, les a placés « hors du temps », en marge de la modernité. J'ai pensé à d'autres formes de travail « d'après », comme les amateurs qui versent de l'acide nitrique sur les contacts et les fils dorés de vieilles puces informatiques, ou les glaneurs qui ramassent des légumes difformes en bordure d'un terril. Il existe encore des personnes capables de trouver des îlots de répit et de survie au sein de cet épuisement.

Je crois que c'est pour cela que Stephen, le streamer au détecteur de métaux, me marque autant : il fouille le sable à la recherche d'artefacts perdus d'un passé récent, enfouis sous le sable mouvant. C'est une forme de science-fiction de l'épuisement où la récupération de matériaux obsolètes est utilisé pour écrire une nouvelle histoire. Une histoire d’un autre genres, qui abordent également le décalage temporel, transformant les conséquences de la déception en prédictions pour l'avenir.

Au bout de l'épuisement, il y a une porte appelée aube ou crépuscule : le spectacle est terminé ; tous les spectateurs sont partis, et il ne reste que le temps résiduel, inhabitable. Mais vivre dans l'inhabitable, ferait remarquer Simone, est en soi une forme de vie en communauté.

e-flux, 2026