Dans la banlieue de Shenzhen en Chine, le quartier de Dafen est réputé pour son industrie un peu particulière : celle de la réplique en grande quantité de tableaux faits main. Pour comprendre la conception de l’art des peintres de copies, Paul Heintz commence en 2017 une correspondance de peintures et de dessins avec l’un d’eux, Wang Shiping.
Il engage ensuite une production plastique personnelle organisée autour de trois axes − la correspondance, le film et la « para-peinture », soit un travail de volume et de collage – dont résulte l’installation film et mix-media Shānzhài screens (littéralement « les écrans de la copie »).
Shānzhài screens
installation filmique et mix-media
2020
LA CORRESPONDANCE
L’idée d’infiltration du système marchand de la peinture de copie inaugure cette recherche. Paul Heintz passe commande à Wang Shiping. Alors qu’il ne se sont pas encore rencontré réellement, ils utilisent la messagerie instantanée WeChat pour commercer d’abord, puis pour discuter de leurs vies et de leur travail respectif. Le dispositif vendeur/client se voit détourné pour se transformer au fil des échanges en un jeu artistique : Wang Shiping reproduit en peinture à l’huile les images que Paul Heintz lui envoie tandis que Paul Heintz se met à l’aquarelle pour reproduire les images reçu par Wang Shiping.
Cette conversation en ping-pong sur messagerie instantanée et de reproduction d’images nous raconte la fragilité des liens humains à travers la globalisation et les plateformes. D’ailleurs les deux artistes ne parlent pas la même langue et ils décident de conserver les erreurs de traduction générées par le traducteur automatique intégré à l’application de messagerie. À plusieurs moments de la correspondance, tel un jeu de synchronicité, Paul Heintz et Wang Shiping réalisent des captures d’écrans au même moment entre Paris et Shenzhen. Des glissements de l’écran à la toile, au papier.
LE FILM
À travers le film, Paul Heintz va à la rencontre de cinq peintres copistes à Shenzhen afin de poursuivre ses interrogations sur le geste artistique au sein de la production en série d’images. Durant leur nuit de travail, ils racontent leur quotidien, leur pratique et leur rapport aux écrans. Leurs gestes empruntent autant à un imaginaire artistique qu’ouvrier, à des technologies récentes qu’à des techniques traditionnelles. C’est une autre histoire de la peinture qui se dessine ici.
LA PARA-PEINTURE
Après avoir marché dans ces rues de Dafen depuis deux mois, il me semble que ce qui est le plus intéressant (le plus important) se trouve un petit peu à côté des images. Juste au bord, physiquement et conceptuellement. J’appellerai cette marge la para-peinture : celle-ci regroupe les gestes, les paroles, les actions, les idées d’« à-côté » mais surtout les traces. Ces marques en marge des toiles que les peintres utilisent pour faire le bon mélange colorés, ces palettes d’appoints, ces bricolages ingénieux composés d’éléments de provenances hasardeuses et diverses pour servir la peinture, ces accumulations de matière et d’objets (croûte de peinture sèche, châssis, cadres, essais, pinceaux et solvants en attentent...).
Cette para-peinture m’intéresse car j’ai l’impression qu’à travers cette économie de la peinture de copie, c’est l’une des seule poche de créativité et de spontanéité... souvent pertinente parce qu’elle résiste au productivisme et qu’elle est non-intentionnelle. Au fur et à mesure, j’ai décidé de récolter ces petits riens. En l’absence de propriétaire identifiable, je les ramassais dans la rue, j’en demandais à des peintres inconnus croisés au hasard de mes dérives, il m’est même arrivé d’en acheter un.
Mon intérêt pour ces objets intriguait fortement les peintres de Dafen car ces traces sont souvent les déchets de l’industrie de la peinture de copie de cette ville. Lors de ces moments de récolte, on me dévisageait plus que d’accoutumé, curieux de mes intentions, car mon regard ne se posait sur les toiles propres et bien tendus, les motifs bien peints destinés à la vente.
Production : centre d'art Les Rotondes