Une esthétique de la rencontre
entretien avec Corentin Lahouste & David Martens
Entre la fin 2021 et le début de l’année 2022, Paul Heintz présentait au FRAC Lorraine une déclinaison de son projet Character, investissant l’espace prospectif « Degrés Est ». Le point de départ de cette exposition était une lecture de 1984 et le désir de rencontrer des homonymes du principal personnage du roman d’Orwell, Winston Smith. Présentée quelques mois auparavant à Paris sous une autre forme, la proposition Lorraine de l’artiste revêtait un triple ancrage : d’une part, une exposition des traces matérielles de l’enquête menée par l’artiste autour des Winston Smith vivant aujourd’hui en Angleterre ; d’autre part, un film d’une quarantaine de minutes présentant plusieurs des individus rencontrés ; enfin, un livre dans lequel l’artiste rapporte les aléas d’une recherche qui tend à éprouver l’infiltration de la fiction dans un réel placé sous la signe de la surveillance. Réalisé en mars 2022 à la suite d’une visite du FRAC, cet entretien s’inscrit dans une recherche collective lancée par certains membres des RIMELL qui porte sur des œuvres narratives déployées sur plusieurs supports/médiums concomitants.
Corentin Lahouste – Avant Character, votre parcours a essentiellement été celui d’un vidéaste. Pourriez-vous nous expliquer comment vous en êtes venu à ce projet qui sort du seul cadre filmique et implique une référence à une œuvre littéraire, en l’occurrence celle d’Orwell ? Dans les premières pages du livre issu de votre travail et qui apparait comme son journal de bord, sont évoqués d’autres écrivains auxquels vous avez pu penser lors de sa mise en branle. Aussi, pourquoi la littérature, et pourquoi Orwell ?
Paul Heintz – Mon travail artistique aborde souvent des enjeux d’actualité ou des problématiques sociales. Précédemment, j’ai fait des films consacrés au monde du travail, mais ils présentaient déjà le même type de préoccupations et de démarches de recherche au sujet du fictionnel. Par exemple, mon film Non Contractuel (2016) s’arrête sur la façon dont des dispositifs fictionnels sont utilisés lors des procédures mises en place pour favoriser le retour à l’emploi de personnes au chômage. Partant de ces observations, l’enjeu a aussi résidé pour moi dans la manière de déconstruire certains récits dominants liés à la fois au monde politique et à celui du travail, tout autant qu’un ensemble de problématiques liées à la question de la fiction. À cet égard, je suis particulièrement intéressé par l’expérience du lecteur : « Que se passe-t-il lors de celle-ci ? », « Où voyage-t-on ? ». C’est ce que je pose précisément dans le journal d’enquête qui accompagne l’exposition Character : par quel biais on découvre ma découverte personnelle du roman d’Orwell.
Au départ, en effet, il était plutôt question pour moi de littérature moderne. Je suis ainsi allé à la rencontre d’un homonyme d’un personnage de Kafka (le Gregor Samsa de La Métamorphose), puis de celui d’un personnage de Camus (le Meursault de L’Étranger). Mais petit à petit, ce sont plutôt les résonances politiques et, en quelque sorte, l’actualité avec laquelle entrait en écho le roman d’Orwell qui se sont imposées, tout particulièrement fin 2018, au moment du mouvement des Gilets Jaunes et des manifestations qui l’ont accompagné. À ce moment, ce livre a trouvé un écho particulier dans la sphère sociale et était fréquemment brandi comme un outil de questionnement : « Sommes-nous en 1984 ou avons-nous dépassé 1984 ? ». Or, ce livre, 1984, je ne l’avais jamais lu. Je l’ai ouvert pour la première fois à ce moment-là, au départ non pas pour mener un projet artistique mais parce qu’il rejoignait plutôt mes préoccupations politiques. Il s’agit de l’histoire d’un certain Winston Smith, personnage principal du roman, travaillant pour le régime tyrannique de Big Brother, qui décide dans son intimité de désobéir en écrivant son journal intime et en vivant son amour caché pour Julia. Cette figure de héros qui n’est pas une personnalité publique et grandiloquente, mais un héros du quotidien, a fortement retenu mon attention. C’est par ce biais que je suis rentré dans ce roman et ensuite dans la recherche qui a donné lieu à Character.
David Martens – Vous évoquiez d’autres personnages. S’agissait-il de personnages, chez Kafka et Camus, auxquels vous vous êtes confronté dans la perspective du projet qui est devenu celui centré sur Orwell et 1984, ou ces lectures s’inscrivaient-elles dans un autre projet ?
PH – Les autres personnages évoqués ont fait partie intégrante de la recherche initiale qui a abouti à Character. Celle-ci a démarré avec une question naïve : « Est-il possible de rencontrer un personnage de roman ? ». La figure qui s’est rapidement détachée a toutefois été celle de Winston Smith. Smith, c’est vraiment l’équivalent d’un « Monsieur Dupont » en France, le « Monsieur tout le monde » anglais ; et le prénom Winston a d’emblée trouvé un écho particulier en moi, renvoyant à Churchill, figure dès lors présente en arrière-fond de mon projet. C’est donc à partir de ces nom et prénom que j’ai décidé de mener un casting dans toute l’Angleterre, me demandant : « Qui sont les Winston Smith d’aujourd’hui ? ». Il s’avère que je me suis trouvé orienté, à la faveur des rencontres que j’ai faites, vers la communauté afro-caribéenne du France. En effet, Winston y est un nom fréquemment donné, surtout dans la communauté jamaïcaine. Mon questionnement pour savoir qui sont les Winston Smith de 2020-21 – dans un moment particulier : celui du Brexit et de la crise sanitaire –, quels sont chez eux (et à l’instar du personnage du roman) les actes de révolte potentiellement déployés, m’a conduit à cette surprise. C’est dans le film, surtout, que je donne une place à leur quotidien avec, en particulier, la proposition que je leur ai faite de se rencontrer (matière de la dernière séquence du film), pour qu’émergent également, dans leurs interactions orales, leurs propres questions, leurs propres interrogations politiques. Parallèlement, je me suis interrogé sur la possibilité qu’avait ce roman devenu un classique de pouvoir m’aider, moi, personnellement, à me questionner sur ce qu’il se passe dans le monde qui m’entoure ; c’est ce pan du projet, écrit en ce qui le concerne, qui a nourri le journal d’enquête publié au moment de la première déclinaison de l’exposition, en 2021.
DM – Pourquoi avez-vous ainsi dissocié les composantes de votre travail et accompagné votre exposition et le film d’un livre ? Pensez-vous que le fait que le projet ait pris pour point de départ un roman vous a conduit – en quelque sorte logiquement (ou pas logiquement d’ailleurs…) – à investir le support livresque que vous n’aviez pas encore pratiqué jusqu’alors ?
PH – L’écriture est une pratique que je développe généralement en prémisse ou en parallèle de mon travail filmique, généralement de manière souterraine. Mais, cette fois, j’ai décidé de l’investir davantage et de considérer l’objet-livre comme un des volets de mon projet artistique, sous la forme d’un journal d’enquête inscrit en miroir du personnage du roman d’Orwell qui rédige son journal en 1984. Ce choix, il faut le dire, tient aussi à des rencontres. Au tout début du projet, bien avant la réalisation du film, j’ai fait la connaissance des Éditions Extensibles qui établissent des liens entre littérature et arts visuels. C’est grâce à cette maison d’édition et à l’organisation d’une résidence de la région Île de France – qui a permis mon déplacement pour la première phase d’enquête en Angleterre – que j’en suis venu à cette partie livresque du projet. Outre cette rencontre, il y avait aussi, bien sûr, au départ, l’envie de faire un livre. L’écriture, en comparaison avec le travail filmique, me permet de raconter quelque chose de l’impossibilité de certaines rencontres, des événements en cours de parcours, en latence, qui font parfois entrave à l’enquête ou qui la font au contraire avancer. L’objet-livre m’a permis de développer un rapport beaucoup plus intime avec le projet ; il renvoie à quelque chose qu’on fait généralement de manière solitaire et dérobée lorsque l’on s’y plonge. Le livre offre la possibilité de dire ce que je n’oserais pas autrement, certainement pas sous la forme d’un film en tout cas, d’ouvrir un pan introspectif qui puisse emmener sur le terrain du doute et de l’intime.
CL – On comprend donc que les différents volets du projet (l’installation, le film, le livre) ont été composés de manière complémentaire – chacun investit un territoire distinct – et, en tant que visiteur·euse/spectateur·rice/lecteur·rice, l’on se retrouve ainsi confronté·e à un travail artistique résolument plurimédiatique, c’est-à-dire concrétisé sur une diversité de supports. Mais comment ces différents supports ont-ils été investis par vos soins ? Comment se sont-ils agencés dans le processus de réalisation de l’ensemble ? Le projet s’appuyait-il d’ailleurs d’emblée sur cette perspective multidimensionnelle ?
PH – Quand je fais un film, ce qui m’intéresse au-delà du film lui-même, c’est vraiment l’expérience qu’il permet. Que projette-t-on avant le tournage ? Et comment les cartes d’un scénario sont complètement rebattues pendant le tournage et se transforment, bien au-delà de la forme filmique définitive, fixée par un montage et un final cut. Au début de ce travail, j’avais le désir de faire un objet-livre ainsi qu’un film ; or ces désirs obéissent à des temporalités très différentes. Le livre, lui, déploie davantage la dimension de l’enquête : il relate mes premières rencontres avec les Winston Smith, mais aussi les rencontres manquées, ainsi que celles avec le détective privé que j’ai engagé et les circonstances dans lesquelles j’ai passé une annonce dans le journal The Sun. Mais le livre s’arrête à un moment, celui de l’impossibilité du tournage, qui a correspondu au début du premier confinement lié à la pandémie du Covid-19. Je devais partir en Angleterre en voiture et j’ai malheureusement dû rester en France, comme tout le monde, et rester confiné. Le livre s’arrête donc à ce moment-là alors que le tournage du film correspond à la suite de l’enquête. Il est vrai que, lors des premières rencontres avec les Winston Smith, j’ai quelquefois sorti ma petite caméra super 8, et j’ai proposé de faire ces portraits qu’on voit dans le film : face caméra, les yeux fermés, « Je m’appelle Winston Smith, j’ai tel âge, je vis dans telle ville… ». Le film prend davantage la forme du portrait : il propose trois portraits, de trois Winston Smith, le premier vivant à Broadstairs, le deuxième à Croydon et, enfin, celui de Birmingham. Le film s’aventure ainsi dans une interrogation sur la possibilité du collectif et l’issue du film s’oriente plutôt in fine de ce côté-là. On passe alors en quelque sorte du portrait…
DM – … individuel et quotidien ?…
PH – … oui, exactement, à une proposition qui est plus… performative. Six des Winston Smith que j’ai pu rencontrer sont invités dans un espace scénique dans lequel j’ai mis à leur disposition des exemplaires du livre, 1984, dans lesquels sont insérées toute une série de feuilles transparentes sur lesquelles sont retranscrits différents propos tenus par les Winston lors des entretiens que j’ai eus avec eux. Le protocole pour cette séquence consistait à les inviter à prendre une page transparente au hasard, à la lire à voix haute à l’ensemble du groupe, en espérant que cette lecture soit ensuite propice à une discussion entre eux.
DM – L’idée de construire ce collectif vous est-elle venue pendant le tournage ?
PH – Oui, absolument. Je suis passé par plusieurs étapes de réflexion au niveau du scénario : au départ, je parle d’un personnage fictionnel pour ensuite aller rencontrer des personnes qui ont le même nom que lui dans l’Angleterre d’aujourd’hui. Cette dimension documentaire importante m’a conduit à souhaiter faire le chemin inverse à la fin, à revenir à quelque chose de plus fictionnel en proposant aux Winston, par le dispositif que je viens d’évoquer, de se réunir sur scène et de jouer, mais en mettant en question et en tension leurs propres préoccupations. J’ai bien sûr été tenté en permanence, même pendant le tournage de cette dernière scène, d’intervenir lors de la discussion, mais cela aurait perturbé le protocole envisagé. Je les ai donc laissés libres de leur discussion. C’était la première fois qu’ils se rencontraient alors que, pour ma part, je les connaissais déjà chacun. De façon assez étonnante à la fin de cette séquence, Winston Smith de Birmingham propose aux autres qu’ils puissent rester en contact et ajoute : « Nous devrions même former un collectif qui serait le collectif des Winston Smith ». C’est un fruit heureux de l’improvisation et sans doute est-ce là qu’ils reprennent à leur compte la curiosité que j’ai moi-même eue pour eux. Je ne sais pas s’ils se sont revus, mais quoi qu’il en soit quelque chose de politique s’est joué à ce moment-là, à tout le moins pour moi. La politique se situe là : dans le frottement, dans la rencontre avec d’autres, avec l’altérité. En somme, j’ai cherché, à ce moment précis du film – tout comme à travers la construction du livre –, à voir s’il existe une esthétique de la rencontre, une esthétique relationnelle, et, si oui, quelles pourrai(en)t être sa ou ses formes.
CL – Et comment la forme expositionnelle a-t-elle émergé dans ce contexte ? N’est-elle apparue qu’une fois le film réalisé ? Comment cette forme complémentaire a-t-elle été investie ?
PH – Dans l’exposition, on voit plusieurs panneaux en métal singulièrement éclairés où se trouvent réaménagés des éléments matériels de la recherche. Ce sont principalement des traces des moments de cette recherche, des sortes de tables de travail reconstituées. Je cherche depuis quelque temps maintenant à mettre en scène mes recherches, tout ce qui conduit aux rencontres et aux liens que je tisse en ces circonstances. Il s’agit donc, avec l’exposition, d’une autre proposition mettant en jeu la rencontre. S’y trouvaient par exemple des livres ouverts dans des vitrines, des éditions de 1984, certaines augmentées de dessins de certains des Winston Smith que j’ai rencontrés. En effet, durant la période du tournage, j’ai donné à chacun des Winston Smith un exemplaire de 1984 en leur proposant de les utiliser comme des journaux, des notebooks ou des carnets de dessins. On a ainsi dans l’exposition une très belle édition de 1984 avec des dessins de Winston de Broadstairs qui, je le savais, faisait du dessin. Le Winston Smith de Croydon, lui, y a ajouté des stickers, comme on le voit dans le film, avec des emojis à différentes pages sur lesquelles il a en outre souligné certains mots ou groupes de mots. Ce sont mes déplacements qui ont permis la rencontre des objets que j’ai réunis sur ces panneaux en métal. On peut aussi y voir une édition de 1984 ouverte, avec un SMS imprimé à ses côtés, qui sont des tentatives de déplacement vers la fiction à partir d’un élément qui apparait dans le livre au moment où le Winston Smith romanesque est confronté à un journal télévisé où il est question d’un réfugié venant de Méditerranée. Nous avons discuté de ces échos de 1984, entre le moment où Orwell a écrit son œuvre et toute la part de science-fiction qu’elle comporte, et des éléments de l’actualité récente.
Les panneaux de l’exposition mettent ainsi en parallèle différents éléments de la recherche, le premier pour moi se trouvant être les artefacts rassemblés sur un panneau qui avait déjà été montré à la galerie de la gb agency à Paris entre mai et juin 2021 : une très grande carte de Londres sur laquelle sont aimantés tant des tickets de métro que des lectures connexes que j’ai faites lors du lancement du projet. L’idée principale qui a guidé cette installation était celle d’un déploiement de mon questionnement à partir, comme le Petit Poucet, de choses que j’ai glanées au fil du parcours.
DM – Pensez-vous que ces gestes de glanage et de montage – j’ai presque envie de dire de… pièces à conviction – étaient une manière de faire du processus l’œuvre en tant que telle, au moins autant que ce à quoi le processus a abouti et aux trois formes à travers lesquelles il se décline (un film, un livre, une exposition). S’agissait-il de la volonté active d’en perdre le moins possible ? De l’opportunité de proposer des choses qui ne marcheraient peut-être pas complètement dans un film seul ? J’ignore par exemple si vous auriez pu adopter cette démarche consistant parfois, dans le cinéma documentaire d’auteur, à exposer son propre questionnement sur le film qu’on est en train de faire. Chez vous, cela a plutôt pris la forme livresque.
PL – Absolument. C’est le terrain qui est intéressant et un cinéma documentaire que j’apprécie beaucoup – un cinéma de documentaires autobiographiques – l’exploite de manière fort stimulante, mais ce type de prises de paroles n’est pas quelque chose que je fais ou m’autorise à faire habituellement. Peut-être que cela changera, je ne sais pas. En tous les cas, en effet, une fois un film terminé, je vois souvent toutes les choses qui sont laissées dans les cartons ; or, souvent riches d’autres points de vue ou possibilités, elles me donnent envie de les investir plutôt qu’elles ne tombent dans l’oubli et soient perdues. Je suis en ce moment en train de travailler à un film à partir des archives d’un ancien décorateur de cinéma. Le projet est aussi issu d’une rencontre avec lui, et d’une question : « Comment raconter des archives ? ». Il s’avère qu’à la suite du tournage je me suis lancé dans un retravail des documents qu’on a manipulés pour le film afin de les prolonger et d’en faire ce qui pourrait s’apparenter à des collages. Ainsi, une nouvelle fois j’ai l’impression que le médium du film ne suffit pas, qu’il est intéressant d’en démultiplier la matière à travers d’autres dispositifs ou supports. Cela ouvre à de nouvelles manières de penser une matière d’abord investie dans un support bien déterminé. Je veux de moins en moins me cantonner à un travail uniquement cinématographique, je souhaite de plus en plus voir se croiser les médiums.
CL – Character semble avoir été déterminant quant à cet aspect, mais pensez-vous continuer à investir le support livresque ? Et, au-delà du livre, les questions du rapport à la fiction en lien avec un imaginaire littéraire pourraient-elles nourrir de futurs projets ?
PH – L’objet-livre est assurément un médium qui m’intéresse pour la suite de mes travaux et projets. J’étais d’ailleurs vraiment très emballé de faire un livre dans le cadre de Character. C’était la première fois, et cela a donc occasionné beaucoup de discussions avec les éditeurs, de retours sur les textes ainsi qu’un travail en profondeur avec le graphiste. Pour autant, je n’ai pas de médium de prédilection. C’est véritablement ma préoccupation autour du fictionnel qui est constante. En l’occurrence, le projet que je mène en ce moment, dont le film qui lui est lié et qui sortira sans doute à la fin 2022 – qui s’appelle Le Dedans –, est un projet que j’ai mené avec l’ancien décorateur de cinéma Michel Vandestien. À partir de la manipulation de documents au-dessus d’un scanner, il réinvestit son passé et revient sur certains moments marquants de son parcours. Ce qui m’intéresse avec ce nouveau projet, c’est de toucher à ce quelque chose qui permet de déconstruire l’industrie du rêve, c’est la fiction quand elle est abordée sans son apparat de strass et de paillettes ; autrement dit d’aborder la face B de ce rêve qui a été si déterminant pour l’imaginaire collectif depuis un siècle environ. J’ai pensé à un moment tirer un livre de ce projet, mais, au final, cela a pris d’autres formes…
DM – En somme, tout dépend des projets et de la manière dont ils évoluent sur le terrain ?
PH – Oui, tout à fait.
DM – En l’occurrence, dans le projet Character telle qu’elle a été présentée au FRAC Lorraine, outre votre livre relatant le processus d’enquête, vous avez préparé une sorte de fascicule reprenant des séquences d’entretiens que vous avez réalisés. Pourquoi avez-vous voulu ajouter cet artefact supplémentaire à l’ensemble, qui comportait déjà un livre ? Par ailleurs, les phrases qu’on y trouve sont-elles systématiquement des phrases qui sont prononcées dans le film ?
PH – Cette édition noire, reliée en spirales, est un journal de citations des Winston Smith que j’ai rencontrés tout au long de mon enquête. Elle est née d’une proposition que le FRAC m’a faite. C’était la deuxième fois que l’on montrait ce travail (après la première exposition parisienne), et ils ont donc proposé une édition pour l’occasion. Cela ressemble à un journal de prises de notes, toutes centrées sur la page. Il s’agit à chaque fois de citations authentiques issues des différents entretiens que j’ai eus avec les Winston Smith. En général, ce sont des phrases qui ne figurent pas dans le film, mais bien sur les feuillets transparents que les Winston Smith ont manipulés pour la dernière séquence du film. Tout ce matériel, qui constitue en quelque sorte le script caché du processus, pourquoi ne pas le donner à voir ? Leurs voix ont aussi une importance. Je les ai éditées ainsi, en anglais. Je cherche par ailleurs en ce moment à revoir les Winston Smith et à présenter le projet en Angleterre. J’aimerais beaucoup, si cette occasion se présente, créer un autre moment de rencontre, qui se situerait plutôt autour de l’exposition ou d’une projection du film.
CL – Vu ce que vous avancez ici, considérez-vous le projet Character comme terminé ou bien pourrait-il encore connaitre des suites ? Et, plus largement, vous parait-il envisageable d’éventuellement travailler autour d’autres personnages de fiction ou d’autres œuvres littéraires ?
PH – Ce questionnement autour de Winston Smith n’est pas voué à donner lieu à une suite ou à être décliné, mais ce travail m’a permis d’apprendre et de découvrir des choses complétement inattendues. C’est aussi cela qui m’intéresse dans un travail artistique : la manière dont il se transforme. Cette apparition des différents Winston Smith à la fin du film, sur l’espace scénique, m’a permis de prendre conscience du fait que ce qui se jouait à ce moment-là était déterminant pour moi – sans avoir du tout imaginé la chose en amont. J’aurais envie que cela – un certain rapport à la question du commun, du collectif, de la co-présence des corps – puisse être poursuivi, raison pour laquelle je me suis dit qu’il faudrait que nous nous rencontrions à nouveau. Ce sont peut-être des questions formelles, mais elles reviennent pour moi à des questions politiques, qui touchent notamment au fait de prendre le temps, à la lenteur : que signifie le fait de lire dans un espace où tout le monde est pressé ? J’aimerais déployer ce genre de protocoles dans de futurs projets, mais qu’ils soient mouvants et évoluent en cours de route et en fonction des circonstances. Je continue par ailleurs d’entretenir des contacts avec les Winston Smith. Je pense que la suite avec eux se situera plutôt dans le cadre d’un moment de rencontre autour de l’exposition, mais ce sont des formes qui pourraient peut-être se développer différemment à cette occasion. Peut-être faudrait-il organiser quelque chose qui serait plus qu’un moment de rencontre, de collégialité, quelque chose d’autre que de simplement nous asseoir tous ensemble devant un film pour le regarder ? Peut-être faudrait-il aller plus loin… En tous les cas, j’aimerais beaucoup que cela ne reste pas figé, que cela puisse encore changer…
Recherches Interdisciplinaires sur la Muséographie et l'Exposition de la Littérature et du Livre, 2021