Paul Heintz, entre réel et fiction
Myriam Boutoulle

« J'aimerais rencontrer un personnage de roman », déclare Paul Heintz. Fasciné par le glaçant livre d'anticipation 1984 de George Orwell, l'artiste est parti en Grande-Bretagne à la rencontre de plusieurs homonymes de Winston Smith, protagoniste du livre en révolte contre le régime totalitaire d'Océania. Comment voient-ils le héros en eux? Comment perçoivent-ils aujourd'hui cette dystopie déguisée en farce tragique ? Quels actes de révolte pratiquent-ils au quotidien? Cette enquête menée avec le concours d'un détective privé a donné lieu à un film, à une installation et à un livre d'artiste intitulés Character, exposés aujourd'hui à la galerie gb agency. « L'exposition permet de montrer dans l'espace les objets de l'enquête (annonce dans "The Sun", courriers...) et les objets que l'on découvre dans le film. J'aime organiser des protocoles très cadrés qui m'échappent ensuite », explique cet amateur de l'Oulipo. Ainsi a-t-il demandé à plusieurs personnes de décrire à l'oral le contenu des informations qu'elles reçoivent sur leur fil d'actualité du réseau social Facebook, et fait imprimer cette description sur un rotulus, un rouleau vertical (Il y a , 2017).

« Il s'agit de revisiter la technologie pour la transposer sur un matériau archaïque. Mais avant tout, mes oeuvres procèdent d'une démarche documentaire », dit le lauréat 2019 du prix Révélations Emerige. De sa collecte de témoignages et de documents naissent des récits de fiction, tel Shānzhài Screens (2020), un film accompagné d'une installation où il suit le quotidien d'un peintre de Shenzen (Chine) spécialisé dans l'imitation de tableaux, avec lequel il échange messages et images sur l'application WeChat, le peintre chinois reproduisant son atelier à Paris, Paul Heintz reproduisant le sien. « Les prémices d'une réflexion sur les images... », observe-t-il.

Connaissance des Arts, 2021