Être personne ou personnage
Marie Maertens

Paul Heintz développe un travail autour du film et de la vidéo, dans un mode entre documentaire et fiction, où le réalisme est souvent remis en jeu par les personnages ou acteurs eux-mêmes. Sans donner des clefs de lecture, il tisse ses récits dans une narration très ouverte autour de questions sociétales. Le rapport à l’autorité et la soumission au pouvoir sont des sujets récurrents dans ses réflexions, toujours menées de manière distanciée et poétique.

Ainsi, dans l’un de ses premiers films, Non Contractuel (2015), qui dénonce l’absurdité des conventions du monde du travail, des enfants singent l’univers des adultes qu’ils rejoindront inévitablement un jour... C’est amusant, mais cela sonne faux par moments, et si le spectateur sait que les enfants n’auront d’autre choix que de grandir, il saisit l’interrogation sous-jacente de l’artiste : garderont- ils une part de leur analyse critique ?

L’installation présentée dans le cadre du LEAP 2022, Character (2021), a pour point de départ la volonté de l’artiste de retrouver des personnes vivantes portant le nom de Winston Smith, le héros du célèbre roman 1984 de Georges Orwell, et de s’intéresser à la vie qu’ils mènent. Pour cela, Paul Heintz est allé à la rencontre d’homonymes du personnage du roman dystopique – fiction par essence inatteignable, quand bien même la personne que l’artiste a sous les yeux est tangible – en se demandant si la fiction peut influencer la réalité. À cet effet, l’artiste, qui aime se projeter dans d’autres contrées pour mener ses investigations – il est par exemple allé en Chine pour Shānzhài screens (2019) et travaille actuellement sur le montage d’un film tourné en Arabie saoudite – s’est installé en Angleterre. Il a fonctionné par recherches et petites annonces, voire en faisant appel à un détective privé, pour approcher et tenter de convaincre les Winston Smith d’apparaître dans le film. Au final, six « incarnations » ou characters y décrivent leur quotidien et leur vision du monde, l’approche empathique du réalisateur lui permettant d’établir un rapport de confidence avec ses sujets.

La question au cœur de ce projet est l’influence que le livre a pu avoir sur leur vie. L’un des Winston Smith explique qu’il était pétrifié avant d’ouvrir l’ouvrage. Un autre, né dans les années 1930, avoue que le livre, paru en 1949, a eu une influence indirecte sur sa vie : la métafiction devient ici réelle. Au fil des mots se dégagent des réflexions sur l’identité masculine et la nécessité de paraître fort en société pour réussir, mais aussi, comme certains des protagonistes sont issus de la communauté jamaïcaine, sur la racialité. D’autant plus que le film a été tourné au moment des premières revendications du mouvement Black Lives Matter. Ce facteur a d’ailleurs changé la distance par rapport à ses sujets que l’artiste s’imposait auparavant. Ainsi, il s’est mêlé aux manifestations, interrogeant son propre engagement en tant qu’artiste dans la société, oscillant continuellement entre véracité et fiction – un va-et-vient qui est de l’ordre de la pudeur, tout en lui permettant de se rapprocher de l’intimité de ses protagonistes. L’artiste aime les formes de résistance douces, la lecture revêtant pour lui un caractère très puissant à cet égard. Lors du casting des Winston Smith, il a ainsi privilégié les protagonistes qui nourrissaient des velléités de révolte personnelle. La solitude, qu’il filme aussi beaucoup, peut se révéler un autre vecteur de désobéissance face aux systèmes de contrôles de masse ou du monde du travail.

Aujourd’hui, Paul Heintz mêle de plus en plus les champs de l’image en mouvement à ceux de la performance. S’il choisit avec autant de soin ses acteurs-intervenants, c’est pour leur laisser ensuite prendre le relais par une forme d’improvisation, tout en suivant un cheminement métafictionnel. Ainsi, dans la deuxième partie de la vidéo Character, les six homonymes se retrouvent physiquement pour échanger des réflexions personnelles, à partir d’extraits du livre. Là encore, la caméra s’avance et recule, immortalisant les expressions, les doutes, les attentes, les complicités naissantes... au plus près ou en vue d’ensemble. L’œuvre devient alors une forme de théâtre documentaire dans lequel les questionnements liés à l’actualité (l’état de l’Angleterre après le Brexit, la pandémie...) accompagnent ceux sur le positionnement de l’individu face à l’autorité. Paul Heintz voudrait que ses films soient considérés comme des esquisses, puisque lui-même n’entend pas revendiquer un rôle d’autorité, mais tente toujours de communiquer avec ceux qui ne s’y attendent pas forcément.

Catalogue du LEAP 2022, Les Rotondes, 2018