Disparition progressive du travail
Pedro Morais

Alexander Nagel, spécialiste de la Renaissance, nous rappelle que la copie et la contrefaçon artistiques n'existaient pas avant le XVIe siècle, moment où est né le marché de l'art. Jusque-là, une copie pouvait parfaitement transmettre et assurer les mêmes fonctions religieuses ou commémoratives, à l'image des reproductions d'icônes byzantines ou des appropriations de l'art grec par l'empire romain. Plus récemment, inspiré du nom attribué à l'industrie de contrefaçons chinoises, le collectif new-yorkais Shanzhai Biennial se définissait comme une marque de lifestyle (plutôt que de produits), constatant que l'objectif ultime de toute production culturelle est devenu sa reproduction à l'infini en tant qu'image.

S'il pirate aussi le régime de la valeur spéculative, Paul Heintz est nettement moins cynique, portant son regard sur la mutation de la valeur travail. Dans son exposition à Castel Coucou, il présente Shānzhài screens : des éléments d'une correspondance avec un copiste de tableaux de maître chinois. « Nous nous sommes échangé des aquarelles, chacun reproduisant le studio de l'autre, ou des parallèles entre certains détails d'Egon Schiele ou de Vélasquez dans la culture populaire globale. Les contrefaçons produites à l'échelle industrielle sont pourtant réalisées avec des techniques classiques de peinture », évoque l'artiste.

Cette tentative désespérée de préserver des gestes, et par-là une certaine idée de l'identité indissociable du métier, est aussi à l'œuvre dans la vidéo Non contractuel, où une entreprise d'entraînement pédagogique au travail fait mimer à des chômeurs les gestes quotidiens en vue d’un mirage d'embauche. « C'est une fiction dans le réel qui va jusqu'à la simulation d'un salaire virtuel. Cela nous interroge sur la disparition progressive du travail, mais aussi sur la manière dont le management colonise les loisirs », souligne Paul Heintz. Prolongeant sa réflexion sur la simulation et la copie, il s'est aussi intéressé aux sosies de chanteurs, s'inspirant d'un fait divers où « Gainsbourg » tue « Johnny » filmé dans l'Essonne devenue le simulacre d'une banlieue pavillonnaire américaine. Mais aussi d’une manière plus sombre, aux récits psychanalytiques de pyromanes. Souvent, leurs mobiles pour le passage à l'acte ne sont autres, selon leurs propres mots, que « la nécessité d'apparition d'images » et celle de « mettre en scène la vie ». Dans le régime étendu de la fiction, le réel brûle encore.

La Quotidien de l’Art, 2018