Sosies de chanteurs, blagueurs pathologiques s'entraidant pour guérir, travailleurs œuvrant pour de vrai dans de fausses entreprises : le terrain d'action de Paul Heintz est un étrange ensemble de cas où le réel est largement imprégné de fiction, et où la normativité sociale pèse en même temps de tout son poids. Il y a une toxicité propre à l'imagination et à la fiction lorsqu'elles allient leur agrément à la norme sociale, comme c'est le cas par exemple avec le storytelling. De là, Paul Heintz entre dans la logique de la fiction, la poursuit plus loin, et fait entrer par cette prolongation un courant d'air salvateur.
Pour le film Blagueurs anonymes, tout commence avec le DSM (Diagnostic and Statistical Manuel), un petit livre rouge rédigé par l'Association des psychiatres américains, qui référence les pathologies mentales. Enjeu normatif, puisque la classification détermine aux États-Unis le remboursement des soins psychiatriques. Et normatif qui s'étend, puisque les définitions de pathologies avancent toujours plus vers des comportements anodins ou normaux liés aux soubresauts constitutifs de l'humanité, douleur après un deuil, colères d'un enfant, etc. Une inventivité dans le diagnostic qui fouille sans ménagement l'individu à la recherche de la moindre broutille déviante : le normatif, dans son excès, rejoint le délire. Paul Heintz n'a pas à beaucoup forcer le trait pour répertorier, imprimer et ajouter dans son exemplaire du DSM une page de son cru: la blague pathologique. De là un film pince-sans-rire, et très réaliste dans le jeu des comédiens, où un groupe de blagueurs pathologiques anonymes libèrent leur parole et tentent une thérapie de groupe.
Comme lorsqu'on se promène en forêt et qu'on ne trouve pas un seul champignon, alors que le promeneur d'à côté remplit son panier, on a l'impression que Paul Heintz déniche sans efforts sous les feuilles et les branchages ces sortes de situations mixant norme et fiction. Ainsi de ces Entreprises d'entraînement pédagogique, entreprises virtuelles de formations destinées à former des chômeurs, dont il s'occupe actuellement, et dont j'ignorais l'existence. Dans un but d'insertion et de formation, les chômeurs y simulent des tâches qui pourraient leur être demandées dans une véritable entreprise, passent des coups de fil, remplissent des tableaux Excel, sauf que les produits qu'ils vendent n'existent qu'en images sur catalogues (et qu'ils gagnent un pseudo-salaire).
Paul Heintz commence par un film documentaire sur ces simulateurs au travail, qui sprolongera naturellement par une dimension plus fictive ou alors plus réelle on ne sait plus trop, bref par des scènes de fiction. Et sous les feuilles d'une autre forêt, ce procès d'un faux Gainsbourg ayant poignardé un faux Johnny Hallyday qui passait la tondeuse en bas de son immeuble, d'où Paul Heintz tire un petit film de meurtre dans une banlieue résidentielle. En fait, il existe à côté du monde habituel un monde peuplé de sosies, avec ses propres règles et ses problèmes spécifiques. Comme disait le Johnny : « D'habitude c'est plutôt avec les Claude François qu'on a des problèmes. »
Emmanuelle Pireyre, Catalogue du 60ème Salon de Montrouge, 2015